mardi 20 juillet 2010

FIFA: Blatter veut-il diriger le monde? (2e Partie)

Le président Mouamar El Gueddafi a traité récemment la Fifa de mafia et a souligné que «la politique corrompue suivie par cette organisation corrompue doit être combattue et nous allons la combattre régulièrement».
Déjà en mai 2009, il n’avait pas manqué de souligner que «la Fifa ne doit pas être la propriété d’un groupe de pays déterminés, ni d’une partie quelconque, ajoutant que personne n’a le droit de monopoliser la Fifa, de l’exploiter ou de l’orienter à sa guise comme c’est le cas aujourd’hui».Selon le chef de l’Etat, «le sport est passé d’une activité individuelle et collective de l’humain pratiqué par toutes les masses à une activité lucrative monopolisée par une élite dominante et riche». Devant tous ces scandales et dénonciations, l’on est fondé à ne pas s’étonner d’apprendre que du 2 au 4 mai 2010 s’est tenu au Ritz Carlton de South Beach à Miami la 8e édition de la conférence annuelle consacrée aux paradis fiscaux et à la manière de percer leurs secrets. Un symposium sur les paradis fiscaux et la prévention de la criminalité financière qui a fait une bien mauvaise publicité à la Fifa en consacrant un atelier sur «la corruption dans le football: le monde secret de la Fifa: pots-de-vin, fraude électorale et les scandales de la billetterie révélés par le journaliste et réalisateur anglais, Andrew Jennings».
Pour expliquer ces accusations récurrentes, les spécialistes mettent en avant le statut juridique de la Fifa, qui n’a pas changé depuis sa création en 1904. De la taille d’une multinationale brassant des milliards de francs, la Fifa est pourtant une simple société privée, qui échappe au contrôle des actionnaires ou des autorités... Tôt ou tard, il se trouvera des hommes et des femmes pour demander si la Fifa, forte de son indépendance, peut s’autoriser tous les comportements et n’importe quelle dérive sans aucun véritable contrôle. Tôt ou tard elle aura à rendre des comptes de façon publique. A l’exemple des fortunes saisies sur les comptes de certains dictateurs, la lumière devrait être faite sur l’importance et la destination des sommes faramineuses évaporées des comptes de la Fifa. N’ayons pas peur des mots! L’exigence de contrôle et d’une saine organisation du football mondial se font grandement sentir du côté de la Fifa. La morale et l’éthique sportives l’exigent, le devenir et le développement du football l’imposent. La marchandisation à outrance du sport est devenue synonyme de multiples dérives. Argent, corruption, dopage, commerce des jeunes talents, surcompétitions, déréglementation... autant de phénomènes qui atteignent progressivement l’ensemble des niveaux et des pratiques, mettant gravement en danger l’éthique sportive. Comment stopper une telle dérive? Quels sont les principaux défis à relever? Doit-on se doter de nouvelles règles internationales pour préserver l’éthique sportive? Faut-il mettre en place de nouvelles régulations? Quelle gouvernance pour le sport? Quelles seront les conséquences du point de vue politique, économique, culturel et sportif de la politique actuelle de la Fifa? Quelles relations doivent guider le sport et la politique, le sport et l’argent?


3-Blatter face à ses secrétaires généraux: de Michel Zen-Ruffinen, à Jérôme Valcke.
Michel Zen-Ruffinen, directeur de la division juridique de la Fifa de 1986 à 1996 et secrétaire général de la Fifa de 1996 à 2002, porte plainte contre son compatriote Blatter, en mai 2002, pour détournement de fonds: 550 millions d’euros auraient disparu des caisses. Zen- Ruffinen a présenté un rapport détaillé et confidentiel de 21 pages aux membres du Comité exécutif de la Fifa dans lequel il signale des irrégularités systématiques, des paiements illégaux, des cas de violation de statuts et de favoritisme. De même, Zen-Ruffinen souligne les rapports entre Blatter et certains membres de l’exécutif de la Fifa à l’exemple de Jack Warner, vice-président de la Fifa et président de la Confédération de football Amérique du Nord, centrale et Caraïbes (Concaf). Il affirme que le président de la Fifa a «
constamment pris des décisions dans l´intérêt économique de Warner et de sa famille, qui sont contraires à ceux de la Fifa». Sepp Blatter, initiateur de l’organisation d’une compétition mondiale de football pour les moins de 20 ans, organise la première édition dans l’île de Trinité et Tobago. La construction des stades a été réalisée par l’un des fils de Jack Warner, alors que la partie restauration est revenue à son autre fils... le tout sans aucun appel d’offres. Pour la Coupe du Monde de 2010, Jack Warner se verra octroyer gracieusement 6000 tickets, avec un bénéfice net de 1 million d’euros.
Pour avoir dénoncé les dysfonctionnements au sein de la Fifa et critiqué publiquement «
le système Blatter», il sera trainé en justice et contraint, un mois plus tard, à une démission négociée. Michel Zen-Ruffinen dira que les représentants des fédérations nationales, à l’Assemblée générale de la Fifa, avaient préféré préserver leurs intérêts plutôt que ceux de leur sport. Nul ne peut enfreindre la loi du silence au sein de «la grande famille du football».
En 1984, Jérôme Valcke, l’actuel secrétaire général de la Fifa, est journaliste à Canal+. Il sera nommé, en 1988, rédacteur en chef adjoint des informations. Grace au soutien de Charles Bietry, grand journaliste sportif français, il sera affecté au service des sports comme directeur adjoint. A ce poste, il se verra confier par Canal+ l’acquisition de droits divers liés au sport, pour l’Europe et l’Afrique. Connaissant les graves difficultés d’ISL, J. Valcke veut profiter de cette occasion pour reprendre, pour Canal+ et Vivaldi, les juteux droits de télévision. Pour y parvenir, il choisit d’exercer sur Blatter des pressions à la limite de la légalité. Dans une correspondance en date du 30 avril 2001, Blatter signale que «
la position de la Fifa ne variera jamais sous la pression de quelque menace ou quelque tentative de chantage que ce soit... j’espère que vous comprenez que le contenu de votre message (d’annulation de vos menaces) prendra une importance fondamentale dans la perspective de toute future coopération entre la Fifa et Vivendi».
J. Valcke quittera, pour un court intermède, Canal+ pour le groupe Sport Five, en tant que directeur général adjoint. Parlant de cette période, il se définira comme «
l’esclave de Jean-Claude Darmond». A la surprise générale, il sera recruté le 17 juin 2003 par le conseil d’administration de Fifa marketing AG, en qualité de directeur de la division Business de la Fifa. En charge de la négociation de tous les contrats commerciaux avec les partenaires de la Fifa, J.Valcke ne peut éviter un procès intenté contre la Fifa par MasterCard et Visa. Le 7 décembre 2006, un tribunal de New-York rend un jugement accablant contre la Fifa. Blatter met fin au contrat de J.Valcke et choisit de payer 90 millions de dollars pour convaincre Mastercard et Visa d’abandonner leurs poursuites. Comme pour ISL, ce procès, ne livrera pas tous ses secrets. Ce feuilleton n’est pas pour autant fini. En effet, Blatter réservera un autre coup de théâtre, en nommant le même J. Valcke au poste de secrétaire général de la Fifa en remplacement de Michel Zen-Ruffinen, ancien secrétaire général de la Fifa, qui avait porté plainte, comme nous l’avons signalé, contre Joseph Blatter pour détournement de fonds: 550 millions d’euros auraient disparu des caisses. Faut-il penser que les 90 millions de J.Valcke sont moins importants que les 550 millions avancés par Michel Zen Ruffinen? Une fois de plus, la loi du silence ne sera pas transgressée.
S’agissant de la Coupe du Monde sud-africaine, le président de la Fifa, a été soupçonné d’avoir arrangé un appel d’offres au bénéfice de son neveu, Blatter Philippe P-DG de la société Infront Sport & Media. En octobre 2007, La Fifa a nommé Match Hospitality comme détenteur exclusif des droits mondiaux du Programme d’hospitalité de la Fifa qui comprend la Coupe des confédérations de la Fifa, Afrique du Sud 2009, et la Coupe du Monde de la Fifa, Afrique du Sud 2010, la Coupe du Monde féminine de la Fifa, Allemagne 2011, la Coupe des confédérations de la Fifa 2013, ainsi que la Coupe du Monde de la Fifa, Brésil 2014. Match Hospitality AG, société domiciliée en Suisse devient, ainsi, le distributeur officiel et exclusif des forfaits appelés «
packages» incluant les tickets d’accès aux stades, les billets d’avion et les séjours hôteliers pour la Coupe du Monde 2010. Au capital de la société Match Hospitality AG, figure notamment Infront Sports & Media AG, titulaire des droits télé de la Fifa, domiciliée elle aussi en Suisse et dont le P-DG n’est autre que le neveu de Blatter. Après avoir bénéficié du marché des «forfaits» Match Hospitality sous-traite la commercialisation de ses packages pour l’Europe continentale à Sport Five, que dirigeait Jérôme Valcke avant son arrivée à la Fifa et augmente d’autant les marges d’intermédiaires.

4- De la Coupe du Monde sud-africaine à la Coupe du Monde de la Fifa!
Organiser la Coupe du Monde en Afrique c’est rendre justice à ce continent et à l’Afrique du Sud membre de la Fifa depuis 1910. C’est bénéficier de l’auréole du monumental Nelson Mandela. C’est reconnaitre la faute de la Fifa qui avait refusé de reconnaitre la CAF à sa naissance, en 1959, en lui reprochant sa décision d’écarter le régime d’apartheid des compétitions africaines, c’est reconnaître qu’il a fallu attendre 1976 pour exclure des rangs de la Fifa, la fédération du régime d’apartheid.
L’organisation de la Coupe du Monde 2010 est d’abord l’expression de la fierté des Sud-Africains par rapport à leur pays. C’est d’abord un événement national et ensuite international, pour montrer une nation unifiée et ses capacités d’organisation. C’est l’image de l’Afrique du Sud
16 ans après 50 ans d’apartheid. Les Africains du Sud n’avaient, il y a 16 ans, aucune existence civique: pas de carte d’identité, pas de carte de vote. Le système apartheid les traitait comme des sous-hommes. Le pays était un véritable bunker. Peu de médias ont mis l’accent sur ce fait et signalé qu’à ce jour, 43% de la population vit avec moins de 2 dollars par jour. 90% des terres sont aux mains de 10% de Sud-Aricains. Il demeure toujours un contraste saisissant entre une minorité riche et la majorité écrasante des Townes Shepp (bidonvilles). Ces dix dernières années, 15% des Blancs ont quitté l’Afrique du Sud. C’est cette situation qui est, en grande partie, la cause de la criminalité et des tensions raciales sous-jacentes. Depuis l’arrivée du président Mandela, l’Afrique du Sud a accueilli nombre d’événements sportifs mondiaux: la Coupe du Monde de rugby en 1995, le Coupe du Monde de criquet en 2003, la Coupe du Monde féminine de golf (de 2005 à 2008). C’est l’image d’une Afrique qui n’est pas que misère, violence et coups d’Etat, loin s’en faut. Cette nouvelle Afrique du Sud fait partie aujourd’hui du G20, candidat sérieux pour un siège de membre permanent du Conseil de sécurité à l’ONU, l’une des grandes puissances émergentes de la planète, avec 40% de la richesse du continent africain. Aujourd’hui, le problème central pour la RSA n’est pas racial mais celui du développement. Cela n’a pas empêché la Fifa d’exiger des stades de 80.000 places et de fixer le prix des billets sans tenir compte aucunement du coût de la vie en Afrique du Sud. A titre d’exemple, pour le Mondial, 2,1 milliards de rands ont été engloutis dans la seule construction du Nelson Mandela Bay Stadium à Port Elizabeth. Un monstre qui absorbera pour son entretien 18 millions de rands par an. De même, la compagnie low-cost sud-africaine Kulula, dont les prix sont proposés à un tarif compris entre 140 et 196 dollars, contre 755 dollars pour ceux inclus dont les packages de Match Hospitality (choisie par la Fifa) s’est vu interdire, dans son pays, toute référence à la Coupe du Monde par les avocats de la Fifa qui demanderont même de pourchasser les vendeurs à la sauvette autour des stades. Il est facile de constater que les retombées économiques de la Coupe du Monde ne servent pas en priorité le pays de Mandela. Gageons que les Sud-Africains connaîtront des moments difficiles au lendemain de la Coupe du Monde ne serait-ce qu’en termes de gestion, d’utilisation et d’entretien des différentes installations. Aujourd’hui, le monopole de la Coupe du Monde s’étend même aux émissions audiovisuelles. Désormais, les pauvres n’auront plus le droit de suivre les jeux; les voir, les écouter, ou les lire est un privilège dont jouissents seulement les riches. La Coupe du Monde sud-africaine est une vitrine dont le bénéfice principal est celui qui peut être atteint en termes d’image. Un objectif trop cher payé et qui n’était pas gagné d’avance. C’est là le meilleur démenti au discours paternaliste de Blatter et à une certaine presse ne retenant que l’insécurité en Afrique du Sud. Loin d’être une décision philanthropique ou un simple acte d’amour pour l’Afrique, la Coupe du Monde 2010 est celle qui a rapporté, à ce jour, les recettes les plus importantes dans les caisses de la Fifa. Par-delà les déclarations de Blatter, la Coupe du Monde demeure l’exclusivité des pays riches et à ce titre elle n’est ni internationale, ni à la portée de tous. Les relations dans le domaine sportif renforcent, au-delà d’un discours de circonstance et de certaines apparences, la domination des pays riches. Les centaines de compétitions internationales qui sont organisées chaque année intéressent majoritairement les pays développés. Une étude de l’université de Besançon, montre que 96% des rencontres s’effectuent dans les 30 pays les plus riches, les 10 premiers organisant 63% des épreuves. Selon Jean-Marie Harribey, professeur agrégé de sciences économiques et sociales, «
la mondialisation sportive s’intègre dans le processus d’achèvement de la marchandisation de toutes les activités humaines dans le monde, processus conduit par le capital financier». Fondé prioritairement sur le spectacle sportif, le système Blatter expose le football à de sérieuses dérives, affaiblit l’Esprit sportif et amplifie ses distorsions. D’une manière générale, sans parler de violences qui commencent à prendre de l’ampleur et parfois de conflits diplomatiques, le sport est devenu une industrie et dans ce contexte ne saurait échapper à la crise internationale à cause de ses imbrications avec les multinationales et ses nombreux liens avec le marché financier. Le modèle de recettes sportives est devenu de plus en plus lié au monde des affaires. Pour relancer l’intérêt sportif, limiter les dérives financières, à l’instar de la réaction contre la suprématie de la finance sur l’économie réelle, le football professionnel a besoin de nouvelles règles et de régulations qui arbitrent de manière plus équilibrée entre la recherche du profit et les aléas des compétitions: en un mot, d’une profonde moralisation. Un sursaut est nécessaire pour sauver le football du naufrage et de la déconsidération dans lesquels le mènent les pratiques actuelles de la Fifa. La bonne gouvernance et l’éthique sportive, le souci de savoir comment redonner une place aux laissés-pour-compte, sont autant de points dont on ne se rappelle que lors des rapports de force électoraux qui poussent les dirigeants de la Fifa à proclamer leur amour pour tel pays ou continent, à flatter et à «arroser» certains responsables. La manipulation des pays africains et asiatiques, l’achat de leurs votes, la tentation du strapontin, la «récupération» de certains dirigeants, révèlent et expliquent quelques-unes des raisons qui maintiennent nos pays dans une position marginale et de faiblesse.
Pour être crédibles, les décisions qu’exige la Fifa au niveau national, doivent être sous-tendues et renforcées par une organisation internationale qui ne peut avoir de véritable autorité morale, de réelle crédibilité que si elle commence, elle-même, à se rénover de l’intérieur et à s’imposer les mêmes exigences. La Fifa est la plus grande institution sportive de la planète avec le Comité international olympique. A ce titre, elle a le devoir d’exemplarité dans tous ses actes. Faute de quoi les politiques finiront par s’inviter, légitimement, d’une manière ou d’une autre autour de la table. Les réactions fermes et justifiées des institutions européennes face à certaines décisions unilatérales de la Fifa doivent être pour tous une source d’inspiration et un sujet d’étonnement face au silence des différentes institutions africaines et arabes. Quand marqueront-elles de leur sceau, à l’image de l’Europe, des thèmes aussi importants que la dimension économique du sport, sa fonction sociale et culturelle, le financement du sport, les couts des grandes manifestations sportives qui font quelles sont impossibles à réaliser dans nos pays et sont de plus en plus réservées à un nombre très restreint de pays. La nécessité de nouvelles régulations et l’exigence d’un véritable code de bonne conduite s’imposent. Quand s’intéresseront-elles à l’action des élus africains au sein de la Fifa dont la géopolitique reste pour Nicholas Kssis «
absorbée par la bipolarisation originelle, Europe/ Amérique du Sud, et ne s’embarrasse pas trop de considérations universelles». (Revue Regard sur le monde-juin 2006). Vaste débat, très vaste débat dont nous sommes absents par la faute de qui?
Comme pour les dérives récentes dans la finance internationale, tôt ou tard, il se trouvera des hommes et des femmes pour demander si la Fifa, forte de son indépendance, peut s’autoriser tous les comportements, voire des provocations contre certains Etats, sans aucun contrôle. Gageons qu’ils se trouveront dans l’obligation d’intervenir pour réconcilier le football avec ses valeurs originelles et éradiquer toutes les dérives incompatibles avec la morale et le sport. Le prochain mandat auquel veut postuler le président Blatter risque d’être pour lui et pour le football le mandat de trop.
Les valeurs du sport ne peuvent être confisquées par une personne ou un groupe de personnes. Elles ne peuvent l’être par telle ou telle idéologie. Pour se renforcer, ces valeurs doivent tendre à l’universalité. Elles ont besoin de responsabilités collectives pour préserver, à la fois, un système d’aides publiques au monde sportif et le réformer afin d’anticiper et de limiter les multiples dérives auxquelles il est de plus en plus exposé. C’est à ce prix que nous serons fidèles aux valeurs fondatrices du sport et de l’humanisme sportif.



(Suite et Fin)
Par: Hamid OUSSEDIK 
Expert internationalAncien Responsable de l’éducation préventive et du sport à l’Unesco
Titulaire de la Distinction mondiale de l’humanisme sportif.